Le blog de gab

Découvrez  ci-après la suite de ce roman écrit à deux voix dans la catégorie "ROMAN A DEUX VOIX"  (celle de Laurence et celle de Gabriel), une co-création qui tend doucement vers un partage de leurs univers respectifs...






(Gabriel)


 

 

Etrangement le soleil traversait les stores de la chambre de l’hôpital en dessinant sur les murs des symboles qui ressemblaient à des échelles horizontales et sombres pressentant un monde où la perspective principale retenait toute figure dans une composition stagnante et passive.

 

Un univers de lits blancs bien ordonnés vous menant d’une salle d’examen à une autre jusqu’à ce que le maître des lieux vous libère de ce purgatoire.

 

Gabriel avait été placé en observation à l’Ospedale Raffaelle Arcangelo. A son réveil un médecin lui avait appris que son malaise provenait certainement d’une intoxication alimentaire. Dans une heure il pourrait sortir, mais il lui avait été signifié de demeurer prudent les jours suivants, des rechutes ou des effets secondaires pouvaient se manifester encore.

 

Une aide-soignante le dirigea vers la sortie de la salle après le rituel des formulaires magiques et autres assurances de santé. Elle était très brune, ses cheveux teints détonnaient en contraste et sa blondeur lui allait comme une auréole. Ses yeux noisette lui sourirent en lui désignant le portail imposant que l’on voyait à travers la fenêtre qui donnait sur la cour.

 

« Pur et tout prêt à monter aux étoiles » disait Dante en quittant le purgatoire.

 

 

L’air frais et le soleil sur la peau lui firent l’effet d’entrer dans quelque chose de vivant qui lui rendrait enfin la pleine conscience de ce qu’il faisait ici, près de l’Archange Raphaël qu’il voyait en figure gravé près de l’entrée sur une plaque en métal doré.

Raphaël s’occupait selon la tradition de guérisons et de conseils aux thérapeutes. Le paradis et la résurrection lui semblait des éléments proche de lui en ce moment, et une pensée de reconnaissance lui vint. Il émit aussi le souhait d’être guidé sur son chemin, et surtout de trouver un sujet pour son article.

En souriant à cette idée, il s’avança dans la fondamenta de la misericordia qui longeait un canal, s’éloignant du quartier du vieil ghetto.

 

Le vent lui soufflait au visage, lui faisant cligner les yeux, balayant ses cheveux, lui rappelant les promenades qu’il faisait adolescent  dans les parcs et les rues qui avoisinaient son quartier.

Il aimait bien errer l’hiver dans des promenades méditatives qui lui montraient beaucoup de choses de lui et de sa vie de jeune provincial un peu timide, un peu isolé dans un monde qui n’avait pas été fait à sa mesure.

 

Marine, était en dernière année avec lui à l’école. Elle avait des jambes musclés de basketteuse, des cheveux châtains, un visage très blanc et un sourire un peu gauche. C’était la plus jolie fille de la classe. C’est au moment où il comprenait qu’il tombait amoureux d’elle, qu’il apprit qu’elle sortait avec le professeur d’économie.

 

- Gab… Gabriel !

Ses longs cheveux châtains, sa peau très blanche, le sourire d’une personne qui vous a surpris ramassant une pièce de 20 cents, elle me fixait dans les yeux.

 

- Tara ? Tu ne devais pas partir ce matin pour… New-York ? Lui dis-je surpris.

 

- Si… Mais je suis là. Une erreur de planning. Tu vas où ? Tu es loin de ton hôtel, non ? Tu vas où ?

 

Elle me posait des questions sans me laisser le temps de répondre, tout en écarquillant ses yeux, me souriant, puis en fronçant ses sourcils, son visage me faisait penser à celui de Marine.

 

- Et qui suis-je ?

 

Nous éclatâmes de rire.

 

- Tu es Corto Maltese, dit-elle en riant. Je te rencontre partout… Là, où tu n’as rien à faire ! Tu ne sais même pas où tu vas, je suppose. Son sourire dévoilait des dents blanches, un peu écartées.

 

- Viens, je vais te montrer une cour que tu aimeras bien, ajouta t’-elle en le tirant par le revers de son blazer. Tu vas aimer.

 

Je me laissais emporter par Tara, en continuant de penser à Marine et au chagrin qui s’en suivit. Un choc. Je cessais d’aller à l’école ne supportant cette situation. J’avais envie de mourir et j’achetais une boîte de mort au rat, que je jetais quelques jours après n’osant mettre fin à mes jours.

L’envie de mourir, ne pas survivre à un chagrin d’amour, à une frustration. Et la difficulté d’en finir. Apprivoiser son chagrin, vivre avec cette douleur.

 

- Tara, tu crois que les anges nous empêchent de nous suicider quand on a chagrin d’amour ?

Tara  grimaça tout en préservant son sourire.

 

-Je veux dire, c’est eux qui nous font sentir à quel point ce monde est beau à ce moment là ? A quel point chaque vie est précieuse. C’est bien eux qui nous figent dans l’incapacité à faire ce dernier geste ?

 

Tara lui prit la main et le fixa dans les yeux.

 

- En général c’est un corbeau qui apparait à ce moment là et qui réponds à ce genre de questions. Du moins dans les bandes dessinées.

 

- Tu es un corbeau, Tara ? Je te rencontre partout.

 

Nous rions à nouveau.

 

- Non, je suis une hôtesse de l’air, pas un corbeau.

Regarde nous sommes bientôt arrivés. Corto était revenu à Venise pour rechercher une émeraude verte qui s’appelait « la Clavicule de Salomon ». Les sages l’évoquaient aussi sous le nom de l’émeraude de Satan, qui, selon la tradition hermétique, se serait détachée du front de l’ange du mal pour devenir le symbole de la science secrète.

 

- Les clavicules de Salomon n’étaient pas un ouvrage de magie aussi ?

 

- Oui, les alchimistes utilisaient dans ce grimoire, les clés de la science secrète pour invoquer les esprits, dialoguer avec eux, et accomplir leur magie. Ce serait Salomon lui-même qui serait à l’origine de la description des pentacles qui s’y trouvent. L’émeraude, symbole du pouvoir régénérateur, est la pierre du pouvoir, du savoir.

 

Ils longeaient maintenant un petit canal après avoir suivi la calle della Madonna. Ils gravirent quelques marches, avant que Tara, d’un geste décidé, pousse une grille métallique.

Sur le côté gauche, un passage couvert conduisait à une de ces cours intérieures des bâtisses traditionnelles de Venise.

 

- C’est la cour secrète, dite la cour des Arcannes.

 

 

 ...


(Laurence)

 

Ma main caresse distraitement  le velours du canapé tandis que je sens mon corps  glisser peu à peu dans une torpeur agréable.

Dans le chocolat chaud où je trempe mes lèvres, le sourire de ma grand-mère, les tomates gorgées de soleil croquées au potager, nos rires d'enfants dans le jardin, le premier jour des vacances…

Les flammes joyeuses qui crépitent dans la cheminée me chauffent les joues et effleurent en lumière la chemise en soie trop grande que Marc m'a prêtée.

Assis dans un fauteuil à quelques mètres de moi, légèrement de dos, il semble perdu dans ses pensées. Je le lui suis gré de ce silence que seul le balancier d'une horloge, perdue quelque part dans le vaste salon suspend  au bout  de sa grande aiguille dans une imperceptible vibration à chaque minute qui s'écoule.

La plante de mes pieds s'amuse de la douceur de l'un des nombreux tapis d'orient qui recouvre ici et là le sol donnant une pointe de couleur au marbre de Carrare. Mes yeux indiscrets parcourent la pièce traquant l'indice qui pourrait m'en dire plus sur cette nouvelle affaire, Marc Vernetti.

Les meubles,  joli mélange entre  l'ancien et le moderne,  les objets de collection en petits nombres,  les tableaux aux paysages légers dénotent un raffinement certain et s'harmonisent en un ensemble parfait qui me laissent cependant  songeuse  comme si tout ce que je voyais ici était une mise en scène afin de perdre le spectateur loin de l'intimité du personnage central.

Ma curiosité est piquée au vif et laisse venir à moi l'envie douce de rêver que la rencontre que j'attendais désespérément  était peut-être celle-ci laissant enfin de côté un passé amoureux trop récent pour ne pas en ressentir encore toutes les blessures et prendre de nouveau le risque de souffrir.

Une envie douce  d'aimer que je sens revenir doucement vers mon cœur et que je croyais éteinte pour toujours.

Des mots s'envolent soudain comme un nuage de papillons d'un coin de ma mémoire ;  mon ange, mon cœur, mon amour… Murmurés  au creux de mon oreille quand j'étais dans ses bras. Non, je n'ai pourtant pas envie de croire que c'étais lui sur cette place mouillée de San Marco, seul, perdu, peut-être malheureux.

Ce n'est pas possible. Comment se pourrait-il qu'il soit ici ?  Ce n'est certainement dû au fait de la carte postale que je lui ai envoyée deux jours plutôt. Je sens que si je ne fais rien de suite pour arrêter mon esprit, il  va de nouveau se perdre une fois de plus à comprendre le sens de ce qui m'a toujours séduit chez Gabriel, cette sensibilité affinée qui le prédispose sans doute à toujours me surprendre.

Je passe nerveusement ma main dans mes cheveux comme pour enlever toutes pensées relatives à ce qui pourrait encore nous relier. Ne plus penser à lui. Penser à autre chose.

Je me penche un peu en avant, reportant mon attention sur ce qui m'entoure.

Voyons ce qu'il y a là, à la droite du fauteuil où est assis Marc ; une petite commode en bois rouge laqué sur laquelle je crois deviner étalés les feuillets d'un manuscrit.

Je suis comme cette phrase de Maurice Scève :

-"En tel suspens ou non ou d'oui, je veux soudain et plus soudain je n'ose."

 

 Et je comprime une envie irrésistible d'aller voir de quoi il s'agit  et que cachent tous ses tiroirs ? Peut-être une preuve évidente qui me donnerait la clé de cette rencontre on peut plus étrange.

Mon imagination s'emballe et je ne peux m'empêcher de réprimer cet agréable petit frisson de plaisir, celui même que je ressens lorsque je me laisse à ouvrir un placard ou un tiroir chez de parfaits inconnus pour en visionner le contenu trouvant prétexte à cet incursion, le bonheur d'être voyant, laissant à d'autres penser que la curiosité est un vilain défaut.

-  C'est vraiment joli chez vous dis-je en me demandant immédiatement  comment une phrase aussi insipide a pu sortir de ma bouche.

Marc se tourne vers moi. Ses yeux me fixent bizarrement  et il part soudain d'un grand éclat de rire.

J'ouvre de grands yeux et ma bouche encore se paie ma tête.

- Heu !

Marc se lève d'un bond et vient s'agenouiller en face de moi.

- Vous avez une belle moustache chocolat.

- Oups dis-je cachant mes lèvres derrière mes mains

Rapide comme l'éclair, il tire un mouchoir en tissu de sa poche, l'humecte un peu de sa salive et écarte ma main pour ensuite m'essuyer délicatement le contour des lèvres.

 Surprise par son geste, je ne réagis pas, encore moins en sentant la chaleur de sa main gauche sur ma cuisse à travers la soie de ma chemise. Je suis comme tétanisée.

Mes joues s'empourprent.

- Voilà qui est mieux dit-il en s'écartant brusquement, ne me laissant ainsi pas le temps de le repousser et dans le doute maintenant de savoir si vraiment d'ailleurs je l'aurais fait.

L'horloge, au hasard, clame la venue des trois heures du matin d'une voix de clocher qui sonne au lointain, les soirs d'hiver.

- Il se fait tard dit Marc. Vous devriez rester dormir ici. Ce ne sont pas les chambres qui manquent.

Je me lève et touche le tissu de ma robe encore trempée qui sèche sur une chaise non loin de la cheminée.

Marc me rejoint. Je me sens soudain petite sans mes talons et peu vêtue dans cette chemise d'homme trop grande et cependant trop courte pour cacher ce qui n'est pas osé de montrer.

- Il ne serait pas raisonnable de sortir par ce temps et à cette heure tardive après le malaise que vous avez eu reprend-il d'une voix douce et implorante. Je ne serai pas tranquille de vous laisser seule.

 

Je mets un peu de distance entre nous et enfile  la robe de chambre de Marc, chose que j'aurai dû faire dès le début.

Je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive et pourquoi je me retrouve ici alors que je devrais déjà être de retour en France.

Le vêtement, imprégné de son parfum  amène à mes narines un doux mélange de poivre et d'épices qui je ne sais pourquoi me rassure instantanément.

- Ce malaise n'est rien qu'un corset trop serré. C'est fini, oublié dis-je d'un ton que je veux désinvolte, mes mains papillonnant dans le vide qu'il retient dans les siennes, ses yeux clairs plongeant dans les miens.

J'ai peur qu'il me veuille me prendre dans ses bras et je recule imperceptiblement mais il me retient fermement.

- Vous connaissez cet homme sur la place ?

Le visage de Gabriel me saute de nouveau au visage. Je baisse la tête gênée, ne sachant que répondre.

Je n'ai plus la force de réagir et je n'ai pas envie de me retrouver seule chez moi avec comme seule compagnie son image dans ma tête.

- Ok finis-je par dire, j'accepte votre invitation à dormir. Je suis fatiguée. 




 Je pousse l'épais tissu des rideaux de la fenêtre et regarde la pluie qui frappe violemment les carreaux. Venise est plongée dans un épais brouillard, vorace de ces couleurs.

Je devine dans l'eau sombre des canaux, les monstres marins que la haute mer a rejetés lors de la dernière tempête. Gueules béantes, leurs ombres frôlent les embarcations et se ramassent sous les ponts à la recherche des sirènes de Acqua Alta.

Je frissonne. Je n'aime pas Venise la noire, Venise la froide qui les jours sans soleil est morte et triste, égarée dans les eaux montantes, vectrice de maladies et d'humeurs maussades.

La silhouette d'un promeneur égaré  s'arrête dans la lumière blafarde d'un réverbère. Je vois la lueur d'une flamme puis la fumée d'une cigarette qui s'enroule au brouillard. L'inconnu  lève la tête et semble regarder dans ma direction.

 Nous restons quelques secondes ainsi à nous observer puis il laisse tomber sa cigarette qu'il écrase négligemment sous son talon et disparaît.

L'horloge sonne quatre heures. Je prends ma tête dans mes mains et je me mets à pleurer.

 

 


(à suivre)






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ledivinparadoxe










Ven 6 nov 2009 1 commentaire
Je trouve ce duo vraiment magnifique et fantastique. Merci à vous pour le plaisir "de vous lire" et bravo à tous les deux.
florence valentin - le 03/12/2009 à 02h05