Texte Libre

Lundi 28 septembre 2009 1 28 /09 /2009 21:44
Découvrez  ci-après la suite de ce roman écrit à deux voix dans la catégorie "ROMAN A DEUX VOIX"  (celle de Laurence et celle de Gabriel), une co-création qui tend doucement vers un partage de leurs univers respectifs...





                                 Emily Brontë by his brother





(Gabriel)




 

 

La fraicheur du soir se faisait sentir malgré l’intensité du soleil qui se plaisait à dessiner sur le sol et les murs les ombres de la ville, de ci de là un toit, un muret, une lanterne.

Enfant, je marchais sur les ombres. Dans nos jeux, les ombres sont les versants magiques d’une réalité qui ne demande qu’à se déliter pour peu que nous percevions son mystère. Si mon pied glissait hors de ce champ, c’était le réveil assuré et la partie perdue. Avec ma sœur c’était notre jeu préféré les dimanches soirs lorsque nous rentrions de notre visite dominicale à notre tante.

 Après cette promenade, la récompense se trouvait dans le dîner familial. C’était le soir du poulet-frites ou petit pois accompagné d’une savoureuse sauce.

 

Même l’humidité qui imprégnait l’air me faisait penser à ces soirs de mon enfance où nous nous rentrions le dimanche le long des berges de l’Ill qui traversait notre ville.

Un psychologue m’avait dit un jour que ma sœur ainée m’avait fait de l’ombre et que depuis j’éprouvais le sentiment d’être occulté au regard de mon entourage par des femmes. D’où la nécessité de me montrer sur mes gardes lorsqu’une femme s’approchait trop de ma vie.

L’ombre, l’humidité, les femmes… c’était le côté yin ou féminin de Venise qui me guidait ce soir dans les ruelles qui me rapprochait de la place Saint Marc.

 

 

Dante avait vécu à distance de Béatrice. Dans Vita Nova il parle de sa passion quasi mystique qu’il vit pour sa «gentille».

Beatrice devient la femme inaccessible par laquelle il transcende l’idée d’amour jusqu’à dépasser la personne pour atteindre le divin. Elle devient une muse qui lui inspire les mots d’amour, le feu de l’amour. Mais cette passion est là pour lui montrer comment adorer son dieu.

Quand Béatrice meurt, aussitôt il remarque une autre femme « la dame compatissante » près de la dépouille de sa bien-aimée et lui porte son attention, comme une promesse de lendemain. Dante ne peut rester sans amour, sans inspiratrice.

« Nous sommes des torches prêtes à nous enflammer dès que nous apercevons une lumière » aimait à dire Laurence.

 

Laurence, mon corps s’enflamme à ton nom

Souvenir présent d’un feu mal éteint.

 

Mon esprit se ferme à cette pensée et ma tête se met à tourner.

Je me sens mal, je me penche sur le rebord qui surplombe un canal pour rendre dans l’eau le repas pris à bord de l’avion.

 

Des rires de filles se font entendre près du pont, je dois être pitoyable.

« Sfacciate donne florentine » « effrontées Florentines » disait Dante. Je ne dis rien. L’une d’elle vient me voir et me questionne, sûrement pour voir si je ne vais pas trop mal.

Je regarde la dame compatissante, et je ris.

 

Dans un demi état de transe je poursuis mon chemin à travers les ruelles de terre et d’eau noire comme dans une histoire pour enfant où le héros se serait égaré dans une forêt maudite. Mon cœur bat très fort, je me sens excité mais je ne sais pas pourquoi.

Je pense à Apocalypse Now et à sa musique entêtante qui nous mène en introspection au centre de nos cauchemars les plus enfuis pour les rendre à la lumière.

 

Je débouche je ne sais comment sur la piazza San Marco. La lumière m’aveugle, le brouhaha de la foule, les sons des différents orchestres, les rires, me semblent provenir de partout et de nulle part comme dans un rêve.

 

Dans ma tête, des événements me viennent à la conscience, et ils défilent en se bousculant telle la foule irréelle qui m’entoure. Dans mes pensées je revois quelques femmes surgies du passé, Christelle, Anne, Sophie... tous ces échecs amoureux qui m’ont accompagnés depuis enfant jusqu’à ce jour me façonnant ainsi en une espèce d’ermite. Mais un ermite moderne, aspirant toujours à trouver une âme sœur sans trop savoir ce qu’il va trouver.

 

En passant devant la basilique Saint Marc, je pensais à tous ces  bons croyants qui se dirigent vers les sacrements, ne comprenant pas trop ce qu’ils attendent de cette hostie consacrée. C’est ainsi que j’avais fonctionné avec toutes mes rencontres féminines. Et même avec Laurence, je n’avais pas compris ce qu’elle m’avait apporté. .. Peut être son absence. Oui, c’est son absence qui me fait le plus penser à elle.

 

 Francesco Alberoni disait que notre occident moderne et ancien avait toujours décrit en littérature l’impossibilité de vivre une relation amoureuse qui ne sombre pas dans le désespoir ou le malheur.

Depuis Arthur et Guenièvre, Eloïse et Abélard, Roméo et Juliette, Esméralda de Victor Hugo, l’amour semblait ne mener qu’à la mort où la ruine.

Emily Brontë, Goethe, n’apportaient pas une vision plus optimiste, sans oublier d’autres personnages que la vie n’a pas épargné tel Edmond Dantès ou Julien Sorel.

 

Il est illusoire de penser les citer tous.

 

Cesare Pavese c’était suicidé par amour semble t’il en laissant sur une table un dernier poème « La mort viendra et elle aura tes yeux ».

 

Une pluie fine d’été se mit à tomber, entrainant la foule à se disperser puis à se regrouper sous les abris des colonnades et l’ombre descendit sur Gabriel. Les colonnades de la place se mirent à tourner dans un lent tourbillon rythmé de temps en temps par l’apparition du campanile et de deux visages inconnus qu’il entrevoyait plus qu’il ne les distinguait. On aurait cru un homme et une femme d’un autre siècle. Puis tout disparut, décor et personnages, dans le sombre et l’oubli de l’inconscience.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  (Laurence)


 


Je repousse la chaise d'époque sur laquelle je suis assise et me lève.

Je me soudain perdue dans ce théâtre avec ces décors qui semblent fuir les flammes vacillantes des candélabres sur la table.

J'ôte mon masque d'un geste rapide et cherche des yeux la sortie. Mon hôte s'empresse auprès de moi.

- Ne partez pas, je vous en prie dit-il d'une voix où perce l'émotion.


Je ne peux m'empêcher de le trouver touchant et puis tout ce mal qu'il a dû se donner pour cette mise en scène.

Encore un qui essaie de me faire croire qu'il va me décrocher la lune.

 

Entendons-nous bien, je ne suis pas difficile, bien au contraire, mais pour qui s'aventure à m'approcher de trop près, j'ai cette cuirasse impénétrable que je cache sous mon affabilité apparente. Tel un bouclier destiné à me protéger de l'amour dès qu'il peut en être question.

 

Je penche légèrement ma tête, dans l'émoi tendu que je sens chez cet homme debout devant moi. Je tente maintenant d'imaginer à l'abri de son masque le visage qui soutient ce regard qui me larde d'un or de ciel bleu.

J'ai peur de sentir naître de nouveau en moi cet amour d'automne que j'avais eu pour Gabriel et qui s'était effacé comme neige au soleil laissant une page blanche dans mon cœur.

 

Et pourtant, j'avais aimé, j'avais été aimé, beaucoup, longtemps, sans croire un seul instant que cela puisse s'arrêter ; jusqu'au jour où sans que je n'en ai vraiment pris conscience, cet amour s'était peu à peu transformer en un modus vivendi, cette sorte d'habitude qui confère aux choses et aux temps, une immobilité à la fois rassurante et mortifère. J'avais alors éprouvé le besoin d'aller chercher ailleurs de nouvelles sources de distractions comme si je n'avais d'autres savoirs sur moi-même que ce savoir que mon corps me donnait soudain à voir, preuve évidente de mon désir et de l'intensité de ce dernier pour quelqu'un d'autre que celui que j'avais tant aimé..

Me sentant par conséquent de plus en plus mal de ne plus être la compagne que j'aurais dû être et parce que je n'étais pas femmes à multiplier les relations.

 

J'avais rencontré Gabriel par le biais d'internet. J'avais alors emmené toutes  mes dernières forces vers ce but unique qui était de le séduire, lui qui avait su me séduire avec ses mots ! Et si j'avais réussi à me faire violence pour ne pas succomber tout entière à nos sentiments, j'avais souffert du risque de le perdre comme m'avait perdu cet homme qui m'avait aimé pendant 26 ans et m'aimait encore probablement.


J'avais fui loin de Gabriel, tout en sentant mon cœur s'éteindre au fur et à mesure de la distance et du temps. Savourant cette souffrance sur le moment comme un don du ciel, comme une preuve vivante d'un amour éternel qui si je le sentais encore exister en moi ne me dédommagerait certainement pas aujourd'hui de sa perte.

 

La fuite toujours..Et là maintenant, que l'homme qui se tient devant moi a enlevé à son tour son masque et sa bauta me dévoilant enfin son visage ; allais-je lui tourné le dos à lui aussi ?

Il me tend le coffret où l'hippocampe repose sans vie aucune dans ce corps de cristal sculpté. Un corps qui sans lumière devient un corps d'ombre.

 

Suis-je ainsi faite ? D'un bloc que seul des mains qui pourraient glisser sur ma peau, un arôme ! De la vie dans mes veines !

Je me rappelle ses mains et je réalise qu'il est toujours en moi. Tout est pourtant si fragile...  

 

Oh ! Mon ange ! Où es-tu ?

 

Un battement de cil me fait revenir sur terre.

 

Je ne reconnais pas cet étranger devant moi.

Dans ces cheveux coupés courts volent des reflets cuivrés. Son teint est mat, ses lèvres pleines et sensuelles.

Je me dis que tout cela doit être charmant avec un sourire. Je me laisse soudain aller à aimer les petites rides d'expression qui courent autour de ses yeux.

 

- Cela vous dirait une promenade vers la place San Marco me dit-il un sourire naissant aux commissures des lèvres. J'aimerai vous montrer quelque chose...

 

 

 

Nous marchons en silence côte à côte. Le vent du large me fait du bien. Je respire de nouveau.

Ma main repose confiante sur l'avant-bras de mon cavalier qui me guide dans les  ruelles étroites qui mènent vers la place San Marco.

 

Au fond de la nuit, quelques notes de piano  promènent leur souffle sûr vers le creux de mon oreille et s'envolent soudain à l'averse qui nous surprend et nous pousse à accélérer le pas.

 

 A notre passage, les gens se retournent, étonnés. Certains même nous applaudissent.

Je regarde notre reflet courir dans les vitrines des boutiques fermées à cette heure.  Un reflet d'un  temps et d'une autre histoire qui est mien et dans lequel je retrouve toute ma dimension.

 

Un sourire flotte sur les lèvres de Marc. Je me plais à imaginer qu'elles se posent sur les miennes juste pour gouter l'envie d'être aimer de nouveau et de me sentir moins seule.

Son bras m'échappe et sa main se referme sur la mienne, chaude et protectrice. Je fais un petit geste pour me libérer mais la prise est énergique et je m'y abandonne. Dans ma poitrine, mon cœur bat sourd et profond comme les cloches à tous vents du Campanile qui se dessine devant nous, haut et pointu.

 

La pluie a chassé le monde sous les arcades et seul, un homme se tient immobile au milieu de la place San Marco qui brille comme un miroir.


Il regarde le ciel.

J'en fait autant.

 

 

La lune qui se découpe pâle et fragile derrière un fin rideau de pluie semble rouler vers la mer.

C'est très beau !

Mes yeux se posent de nouveau sur la silhouette masculine qui maintenant avance lentement  dans notre direction.

Un frisson me parcourt le dos. Ma vision se trouble.

J'arrache brusquement ma main de celle de Marc.

 

- Non, ce n'est pas possible dis-je d'une voix à peine audible en faisant demi-tour.

 

 

                       




 

 

 



Etrangement le soleil traversait les stores de la chambre de l’hôpital en dessinant sur les murs des symboles qui ressemblaient à des échelles horizontales et sombres pressentant un monde où la perspective principale retenait toute figure dans une composition stagnante et passive.

 

Un univers de lits blancs bien ordonnés vous menant d’une salle d’examen à une autre jusqu’à ce que le maître des lieux vous libère de ce purgatoire.

 

Gabriel avait été placé en observation à l’Ospedale Raffaelle Arcangelo. A son réveil un médecin lui avait appris que son malaise provenait certainement d’une intoxication alimentaire. Dans une heure il pourrait sortir, mais il lui avait été signifié de demeurer prudent les jours suivants, des rechutes ou des effets secondaires pouvaient se manifester encore.

 

Une aide-soignante le dirigea vers la sortie de la salle après le rituel des formulaires magiques et autres assurances de santé. Elle était très brune, ses cheveux teints détonnaient en contraste et sa blondeur lui allait comme une auréole. Ses yeux noisette lui sourirent en lui désignant le portail imposant que l’on voyait à travers la fenêtre qui donnait sur la cour.

 

« Pur et tout prêt à monter aux étoiles » disait Dante en quittant le purgatoire.

 

 

L’air frais et le soleil sur la peau lui firent l’effet d’entrer dans quelque chose de vivant qui lui rendrait enfin la pleine conscience de ce qu’il faisait ici, près de l’Archange Raphaël qu’il voyait en figure gravé près de l’entrée sur une plaque en métal doré.

Raphaël s’occupait selon la tradition de guérisons et de conseils aux thérapeutes. Le paradis et la résurrection lui semblait des éléments proche de lui en ce moment, et une pensée de reconnaissance lui vint. Il émit aussi le souhait d’être guidé sur son chemin, et surtout de trouver un sujet pour son article.

En souriant à cette idée, il s’avança dans la fondamenta de la misericordia qui longeait un canal, s’éloignant du quartier du vieil ghetto.

 

Le vent lui soufflait au visage, lui faisant cligner les yeux, balayant ses cheveux, lui rappelant les promenades qu’il faisait adolescent  dans les parcs et les rues qui avoisinaient son quartier.

Il aimait bien errer l’hiver dans des promenades méditatives qui lui montraient beaucoup de choses de lui et de sa vie de jeune provincial un peu timide, un peu isolé dans un monde qui n’avait pas été fait à sa mesure.

 

Marine, était en dernière année avec lui à l’école. Elle avait des jambes musclés de basketteuse, des cheveux châtains, un visage très blanc et un sourire un peu gauche. C’était la plus jolie fille de la classe. C’est au moment où il comprenait qu’il tombait amoureux d’elle, qu’il apprit qu’elle sortait avec le professeur d’économie.

 

- Gab… Gabriel !

Ses longs cheveux châtains, sa peau très blanche, le sourire d’une personne qui vous a surpris ramassant une pièce de 20 cents, elle me fixait dans les yeux.

 

- Tara ? Tu ne devais pas partir ce matin pour… New-York ? Lui dis-je surpris.

 

- Si… Mais je suis là. Une erreur de planning. Tu vas où ? Tu es loin de ton hôtel, non ? Tu vas où ?

 

Elle me posait des questions sans me laisser le temps de répondre, tout en écarquillant ses yeux, me souriant, puis en fronçant ses sourcils, son visage me faisait penser à celui de Marine.

 

- Et qui suis-je ?

 

Nous éclatâmes de rire.

 

- Tu es Corto Maltese, dit-elle en riant. Je te rencontre partout… Là, où tu n’as rien à faire ! Tu ne sais même pas où tu vas, je suppose. Son sourire dévoilait des dents blanches, un peu écartées.

 

- Viens, je vais te montrer une cour que tu aimeras bien, ajouta t’-elle en le tirant par le revers de son blazer. Tu vas aimer.

 

Je me laissais emporter par Tara, en continuant de penser à Marine et au chagrin qui s’en suivit. Un choc. Je cessais d’aller à l’école ne supportant cette situation. J’avais envie de mourir et j’achetais une boîte de mort au rat, que je jetais quelques jours après n’osant mettre fin à mes jours.

L’envie de mourir, ne pas survivre à un chagrin d’amour, à une frustration. Et la difficulté d’en finir. Apprivoiser son chagrin, vivre avec cette douleur.

 

- Tara, tu crois que les anges nous empêchent de nous suicider quand on a chagrin d’amour ?

Tara  grimaça tout en préservant son sourire.

 

-Je veux dire, c’est eux qui nous font sentir à quel point ce monde est beau à ce moment là ? A quel point chaque vie est précieuse. C’est bien eux qui nous figent dans l’incapacité à faire ce dernier geste ?

 

Tara lui prit la main et le fixa dans les yeux.

 

- En général c’est un corbeau qui apparait à ce moment là et qui réponds à ce genre de questions. Du moins dans les bandes dessinées.

 

- Tu es un corbeau, Tara ? Je te rencontre partout.

 

Nous rions à nouveau.

 

- Non, je suis une hôtesse de l’air, pas un corbeau.

Regarde nous sommes bientôt arrivés. Corto était revenu à Venise pour rechercher une émeraude verte qui s’appelait « la Clavicule de Salomon ». Les sages l’évoquaient aussi sous le nom de l’émeraude de Satan, qui, selon la tradition hermétique, se serait détachée du front de l’ange du mal pour devenir le symbole de la science secrète.

 

- Les clavicules de Salomon n’étaient pas un ouvrage de magie aussi ?

 

- Oui, les alchimistes utilisaient dans ce grimoire, les clés de la science secrète pour invoquer les esprits, dialoguer avec eux, et accomplir leur magie. Ce serait Salomon lui-même qui serait à l’origine de la description des pentacles qui s’y trouvent. L’émeraude, symbole du pouvoir régénérateur, est la pierre du pouvoir, du savoir.

 

Ils longeaient maintenant un petit canal après avoir suivi la calle della Madonna. Ils gravirent quelques marches, avant que Tara, d’un geste décidé, pousse une grille métallique.

Sur le côté gauche, un passage couvert conduisait à une de ces cours intérieures des bâtisses traditionnelles de Venise.

 

- C’est la cour secrète, dite la cour des Arcannes.

 

 

 ...


 

 

 

 

Ma main caresse distraitement  le velours du canapé tandis que je sens mon corps  glisser peu à peu dans une torpeur agréable.

Dans le chocolat chaud où je trempe mes lèvres, le sourire de ma grand-mère, les tomates gorgées de soleil croquées au potager, nos rires d'enfants dans le jardin, le premier jour des vacances…

Les flammes joyeuses qui crépitent dans la cheminée me chauffent les joues et effleurent en lumière la chemise en soie trop grande que Marc m'a prêtée.

Assis dans un fauteuil à quelques mètres de moi, légèrement de dos, il semble perdu dans ses pensées. Je le lui suis gré de ce silence que seul le balancier d'une horloge, perdue quelque part dans le vaste salon suspend  au bout  de sa grande aiguille dans une imperceptible vibration à chaque minute qui s'écoule.

La plante de mes pieds s'amuse de la douceur de l'un des nombreux tapis d'orient qui recouvre ici et là le sol donnant une pointe de couleur au marbre de Carrare. Mes yeux indiscrets parcourent la pièce traquant l'indice qui pourrait m'en dire plus sur cette nouvelle affaire, Marc Vernetti.

Les meubles,  joli mélange entre  l'ancien et le moderne,  les objets de collection en petits nombres,  les tableaux aux paysages légers dénotent un raffinement certain et s'harmonisent en un ensemble parfait qui me laissent cependant  songeuse  comme si tout ce que je voyais ici était une mise en scène afin de perdre le spectateur loin de l'intimité du personnage central.

Ma curiosité est piquée au vif et laisse venir à moi l'envie douce de rêver que la rencontre que j'attendais désespérément  était peut-être celle-ci laissant enfin de côté un passé amoureux trop récent pour ne pas en ressentir encore toutes les blessures et prendre de nouveau le risque de souffrir.

Une envie douce  d'aimer que je sens revenir doucement vers mon cœur et que je croyais éteinte pour toujours.

Des mots s'envolent soudain comme un nuage de papillons d'un coin de ma mémoire ;  mon ange, mon cœur, mon amour… Murmurés  au creux de mon oreille quand j'étais dans ses bras. Non, je n'ai pourtant pas envie de croire que c'étais lui sur cette place mouillée de San Marco, seul, perdu, peut-être malheureux.

Ce n'est pas possible. Comment se pourrait-il qu'il soit ici ?  Ce n'est certainement dû au fait de la carte postale que je lui ai envoyée deux jours plutôt. Je sens que si je ne fais rien de suite pour arrêter mon esprit, il  va de nouveau se perdre une fois de plus à comprendre le sens de ce qui m'a toujours séduit chez Gabriel, cette sensibilité affinée qui le prédispose sans doute à toujours me surprendre.

Je passe nerveusement ma main dans mes cheveux comme pour enlever toutes pensées relatives à ce qui pourrait encore nous relier. Ne plus penser à lui. Penser à autre chose.

Je me penche un peu en avant, reportant mon attention sur ce qui m'entoure.

Voyons ce qu'il y a là, à la droite du fauteuil où est assis Marc ; une petite commode en bois rouge laqué sur laquelle je crois deviner étalés les feuillets d'un manuscrit.

Je suis comme cette phrase de Maurice Scève :

-"En tel suspens ou non ou d'oui, je veux soudain et plus soudain je n'ose."

 

 Et je comprime une envie irrésistible d'aller voir de quoi il s'agit  et que cachent tous ses tiroirs ? Peut-être une preuve évidente qui me donnerait la clé de cette rencontre on peut plus étrange.

Mon imagination s'emballe et je ne peux m'empêcher de réprimer cet agréable petit frisson de plaisir, celui même que je ressens lorsque je me laisse à ouvrir un placard ou un tiroir chez de parfaits inconnus pour en visionner le contenu trouvant prétexte à cet incursion, le bonheur d'être voyant, laissant à d'autres penser que la curiosité est un vilain défaut.

-  C'est vraiment joli chez vous dis-je en me demandant immédiatement  comment une phrase aussi insipide a pu sortir de ma bouche.

Marc se tourne vers moi. Ses yeux me fixent bizarrement  et il part soudain d'un grand éclat de rire.

J'ouvre de grands yeux et ma bouche encore se paie ma tête.

- Heu !

Marc se lève d'un bond et vient s'agenouiller en face de moi.

- Vous avez une belle moustache chocolat.

- Oups dis-je cachant mes lèvres derrière mes mains

Rapide comme l'éclair, il tire un mouchoir en tissu de sa poche, l'humecte un peu de sa salive et écarte ma main pour ensuite m'essuyer délicatement le contour des lèvres.

 Surprise par son geste, je ne réagis pas, encore moins en sentant la chaleur de sa main gauche sur ma cuisse à travers la soie de ma chemise. Je suis comme tétanisée.

Mes joues s'empourprent.

- Voilà qui est mieux dit-il en s'écartant brusquement, ne me laissant ainsi pas le temps de le repousser et dans le doute maintenant de savoir si vraiment d'ailleurs je l'aurais fait.

L'horloge, au hasard, clame la venue des trois heures du matin d'une voix de clocher qui sonne au lointain, les soirs d'hiver.

- Il se fait tard dit Marc. Vous devriez rester dormir ici. Ce ne sont pas les chambres qui manquent.

Je me lève et touche le tissu de ma robe encore trempée qui sèche sur une chaise non loin de la cheminée.

Marc me rejoint. Je me sens soudain petite sans mes talons et peu vêtue dans cette chemise d'homme trop grande et cependant trop courte pour cacher ce qui n'est pas osé de montrer.

- Il ne serait pas raisonnable de sortir par ce temps et à cette heure tardive après le malaise que vous avez eu reprend-il d'une voix douce et implorante. Je ne serai pas tranquille de vous laisser seule.

 

Je mets un peu de distance entre nous et enfile  la robe de chambre de Marc, chose que j'aurai dû faire dès le début.

Je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive et pourquoi je me retrouve ici alors que je devrais déjà être de retour en France.

Le vêtement, imprégné de son parfum  amène à mes narines un doux mélange de poivre et d'épices qui je ne sais pourquoi me rassure instantanément.

- Ce malaise n'est rien qu'un corset trop serré. C'est fini, oublié dis-je d'un ton que je veux désinvolte, mes mains papillonnant dans le vide qu'il retient dans les siennes, ses yeux clairs plongeant dans les miens.

J'ai peur qu'il me veuille me prendre dans ses bras et je recule imperceptiblement mais il me retient fermement.

- Vous connaissez cet homme sur la place ?

Le visage de Gabriel me saute de nouveau au visage. Je baisse la tête gênée, ne sachant que répondre.

Je n'ai plus la force de réagir et je n'ai pas envie de me retrouver seule chez moi avec comme seule compagnie son image dans ma tête.

- Ok finis-je par dire, j'accepte votre invitation à dormir. Je suis fatiguée. 




 Je pousse l'épais tissu des rideaux de la fenêtre et regarde la pluie qui frappe violemment les carreaux. Venise est plongée dans un épais brouillard, vorace de ces couleurs.

Je devine dans l'eau sombre des canaux, les monstres marins que la haute mer a rejetés lors de la dernière tempête. Gueules béantes, leurs ombres frôlent les embarcations et se ramassent sous les ponts à la recherche des sirènes de Acqua Alta.

Je frissonne. Je n'aime pas Venise la noire, Venise la froide qui les jours sans soleil est morte et triste, égarée dans les eaux montantes, vectrice de maladies et d'humeurs maussades.

La silhouette d'un promeneur égaré  s'arrête dans la lumière blafarde d'un réverbère. Je vois la lueur d'une flamme puis la fumée d'une cigarette qui s'enroule au brouillard. L'inconnu  lève la tête et semble regarder dans ma direction.

 Nous restons quelques secondes ainsi à nous observer puis il laisse tomber sa cigarette qu'il écrase négligemment sous son talon et disparaît.

L'horloge sonne quatre heures. Je prends ma tête dans mes mains et je me mets à pleurer.

 

 


(à suivre)



Retrouvez Laurence sur son blog ledivinparadoxe

 

 

 

 

 






Par gabriel - Publié dans : Roman à deux voix -2ème partie - Communauté : SPIRITUALITE - SAGESSE
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