Texte Libre

Lundi 3 août 2009 1 03 /08 /2009 18:30



Roman à deux voix


 

 

 

 

 

 

 

                                      Les enfants terribles - Cocteau

 

 

 

 

 

 

 


La Cocréation est le mot d’ordre pour 2009. Créer en harmonie avec nos Anges, avec nos Soi(s) Supérieurs. Créer ensemble, se laisser inspirer, dans l’unité. Avec nos amis élémentaux, avec nos amis devas de la nature, les esprits des animaux. Créer avec nos sœurs et nos frères humains aussi.

 


Laurence et Gab ont le plaisir de vous annoncer leur désir d’écrire ensemble une histoire.

C'est juste pour le plaisir d’explorer ensemble nos univers respectifs et de s'amuser en cocréant, voire plus si...

Vous pourrez suivre cette expérience pendant un temps sur ce blog ou sur celui de Laurence : le divin paradoxe de Yaris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 



 

  le 23 Mai 2009

 

 

 

 

 

 

 

     Chapitre 1

 

 

 

 

 

 

Je ne suis pas comme toi. Je ne suis pas un être monolithique avec une histoire de moi linéaire, commençant à ma naissance, puis se poursuivant sous forme de séquences plus ou moins longues.

 

Tout ce que j’ai vécu est bien présent en moi. Souvent je me vois comme une ville moyenâgeuse avec son enceinte, ses ruelles, ses quartiers, et ce donjon en plein milieu.

 

Le donjon c’est ma partie consciente dans l’instant présent. Le « Je » fabuleux qui a une vue d’ensemble sur la cité et même au-delà des murs, vers les pâturages et les bois qui m’entourent.

 

Parfois quand il fait beau, il arrive même que je voie au loin tes fières murailles, tes fanions Georges Rech, tes sandales Promod, et ton air un peu distraite que tu affiches quand tu ne te sens pas observée.

 

Longtemps j’ai résisté au désir de te revoir.  Je crois que tu m’impressionnais. C’est comme si mes souvenirs faisaient pare-feux.

 


Laurence, tes yeux noirs, chevaux furieux surgissant de l’océan,

Silhouette effilée sortant d’au-delà les temps immémoriaux,

Je t’ai guetté, mon corps meurtri d’amant blessé.

 

Je rêve encore de toi en dormant poings serrés.

Une plaine devant moi, aucun ennemi aux relents dictatoriaux,

Ne seraient capable comme toi, de me renvoyer vers le néant.

 


-Bonjour, te dirais-je, tout en détournant mon regard pour suivre un cycliste essoufflé.

Tu ne me répondrais même pas, surprise de me revoir.

-Tu n’habites plus Agde ?

Tu ferais non de la tête, complètement muette.

 

 

 

Ma valise est posée près de la porte, et j’inspecte une dernière fois mon appartement. Les fenêtres sont bien ouvertes et le gaz allumé. C’est bon, je peux partir tranquille. Je souris à cette idée.

Je dis au-revoir au gardien d’immeuble, et je m’engouffre dans un taxi blanc qui m’attendait.

 

J’étais assez content de partir quelques jours m’aérer à Venise et rencontrer un écrivain que j’aimais beaucoup pour l’interviewer. J’emmenais quelques uns de ses livres pour me remettre dans l’ambiance. Mon magazine m’avait proposé aussi de faire un article original sur la ville, histoire de rentabiliser mon voyage.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

Aussi loin que mon regard puisse se poser et garder son équilibre dans cette fantasmagorie de nuances et de couleurs récifales, je n'arrive pas à oublier ton visage et ce regard que tu posais sur moi.

 

Je donne mes mots aux vents et je me perds un peu plus chaque jour dans cette ville de Venise.

 

Je ne vais pas rester car j'ai l'impression de retrouver dans ces randonnées de reliefs ruiniformes d'où jaillissent jardins et canaux enlacés tous moments de bonheur partagés.

 

Pourquoi ai-j l'impression qu'il y a si longtemps ?

 

Je me suis assise au bord du grand canal et j'ai glissé mes pieds dans l'eau.

 

Je frissonne. J'ai un peu froid.

Il a beaucoup plu ces jours derniers et les sirènes d'acqua alta m'ont encore réveillé cette nuit.

J'ai entendu dire qu'on allait peut-être les remplacer par de la musique classique.

Tu imagines, la chevauchée des Walkyries pour les marées exceptionnelles.

 

Je ne sais pourquoi je t'écris tout cela alors que la seule chose que je voudrais  te dire est que tu me manques.

 

Quand comprendras-tu que les lumières de la ville ne me font plus rêver et que j'aspire de nouveau au retour de la nuit noire ?

Quand comprendras-tu que je ne souhaite plus que soit une raison de toute chose.

Et pourtant par exemple, je ne sais pourquoi on ne remet jamais en cause la notion d'âge et que l'on considère seulement qu'elle n'est porteuse d'un certain nombre d'attributs.

Sur ton visage, cette carte que le temps a sillonnée où je retrouve ces chemins que nous avons aimé toi et moi et qui courent encore vers notre cité d'autrefois.

 

 Le temps qui passe…

Et la carte postale dans la boite aux lettres.

Quand tu la liras, je serai déjà loin.

 

.

 

Je n'arrive pas à faire mes bagages.

Mes robes s'entassent sur mon lit. Chacune d'elles ravivent ce plaisir "carnaval" à me complaire en ma propre beauté et de tous ces admirateurs honteux et rebutés à l'aube.  Comme une cendrillon des bals costumés laissant comme seul indice le masque qui m'a offert un passe pour ces nuits défendues où j'ai joué l'être volage en ses désirs au visage intact.

 

C'était tellement agréable !

 

Je m'allonge au milieu de ces tissus brodés de fil d'or et d'argent  et je ferme les yeux. Un homme est tout près. Son masque recouvre totalement son visage. Je ne vois que son regard qui s'attarde sur moi, intense. Une douce chaleur m'envahit.  Je pose ma main gantée dans la sienne. Il m'attire doucement vers lui, glisse son bras droit autour de ma taille et  m'entraîne au milieu de la grande salle du château au pas d'un concerto de Monteverdi. La cadence se fait plus rapide. Je suis prise dans un tourbillon de couleurs et de lumières.

J'ai la tête qui tourne et je ris à gorge déployée.

La caresse chaude d'une  main  légère sur mes épaules dénudée me fait sursauter.  

 

Le bal est terminé. Je suis de nouveau dans ma chambre, seule.

 Pourtant, je sens encore une présence près de moi.

 

Sa présence. Il se rapproche …

 

Je me lève et me dirige vers les clameurs de la vie qui se font plus intenses dans la bouche de mon balcon.

Le soleil est au zénith. C'est une de ces journées claires qui vous met le cœur en joie.

Le mien bat très fort.

 

Je ferme la fenêtre. La pièce semble se rétrécir et le silence qui y règne m'angoisse un peu. Il faut que je sorte.

Pourquoi ne pas aller déjeuner dans un petit restaurant du quartier San Marco, histoire de me changer les idées.

Je passe un jean et un vieux chandail. Le miroir dans l'entrée me confirme un chignon rebelle. Qu'importe, aujourd'hui je ne suis pas belle.

 

Je referme doucement la porte de mon appartement. Je ne veux pas déranger le silence de la cage d'escalier. C'est une vielle dame qui a mauvais caractère et qui n'aime pas les gens pressés dans ses escaliers.

 


                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne lis plus depuis un moment. Cela me demandait un effort de concentration de plus en plus intense. Je regarde par le hublot de l’avion. Je vois le ciel bleu, et la chaîne des Alpes au sol avec tous ses sommets bien blanc.

 

Peu à peu mon esprit commence à se déconnecter de la réalité. Quelques nuages commencent à prendre forme. Un grand nuage se divise en deux et se rapproche d'un troisième plus petit. L’un des nuages ressemble à une image christique, un visage doux, une barbe, des cheveux longs. Les mains sont jointes comme en prière.

Devant lui apparaissent des formes monstrueuses, des espèces de démons, des diablotins qui s’enlaidissent davantage en s’approchant de la forme christique.

 

Un enfant pleure depuis un petit moment, et il parait impossible de le faire taire. Plusieurs personnes se sont déplacées vers l’arrière de l’avion pour s’éloigner de l’enfant. Je ne voulais pas changer de place par sympathie pour la mère qui semblait désemparée devant les pleurs et les cris de l’enfant. Mais là, j’avais envie de me replonger dans le dernier livre que je venais d’acheter à l’aéroport. C’était le dernier livre de Paolo Coelho « La solitude du vainqueur ».

Tout un programme !  Peut-être l’histoire de ma vie, mais je n’étais pas sûr d’être le vainqueur. C’est Laurence peut-être qui a gagné. Elle a dû rencontrer celui qu’elle cherchait. Moi, en mieux.

 

Je m’assieds vers l’arrière de l’avion, il y avait encore quelques places de libre. Je me retrouve assis face à un vieux beau. A ses côté, une jolie femme avait déposé un énorme livre sur ses genoux et regardait droit devant elle. Une fois bien installé, je sors mon livre et je l'ouvre au hasard. Je lis "Il ne sait pas qui ouvrira l'enveloppe, et cela ne l'intéresse pas : ce n'est pas lui qui choisit, mais l'Ange de la mort."



Le vieux beau s'adresse à la jeune femme tout en me fixant de son regard comme s’il souhaitait m’inclure dans la conversation. C’était un homme fortuné qui habitait dans un quartier chic de Paris. Elle s’appelait Tara, elle était hôtesse de l’air et elle partait  à Venise reprendre son travail. Elle avait passé quelques jours dans la maison de ses parents  dans la région de Dordogne.

J’écoutais leur conversation puis à un moment, je me laissais entrainer à bavarder avec lui. Comme si le but était atteint, elle se désintéressa de nous et se plongea dans son livre. Il me parla de ses réussites et de ses biens, me questionnant sur ce que je faisais.

 

A un moment, je me surpris à me justifier, tentant d’argumenter en ma faveur comme s’il m’avait  manœuvré dans la conversation pour me démontrer avec une certaine habileté que je n’avais rien fait de bon dans ma vie. Je n’avais pas envie de l’envoyer promener ni de me justifier face à un inconnu. Un petit sourire me fit comprendre sur quel terrain il voulait m’amener.

 

Je me levais pour me rendre aux toilettes. J’avais besoin de réfléchir. Une fois seul, je fis le lien entre ce personnage et cette image que les nuages avaient dessiné un peu plus tôt. Ce personnage Christique était attaqué par des espèces de démons et il les affrontait en souriant sans chercher le combat sans répondre à leur agression. Je me disais que c’était la meilleure attitude à lui opposer.

Je n’avais pas besoin de lui prouver que j’étais quelqu’un de bien ni que finalement j’avais conduit ma vie avec succès. Non pas avec succès, ce ne serait pas juste. Disons que je n’ai pas à me plaindre de façon excessive sur le résultat atteint.

 

Je retournais m’assoir et je lui dis que j’avais fait des choses intéressantes dans ma vie, que j’avais des projets intéressants et que je pensais pouvoir réussir dans ma branche. Je lui dis ces mots avec un regard de vainqueur et un sourire dominateur, puis je pris mon livre et je m’y plongeai pour m’extraire à cette conversation idiote.

 

L’hôtesse avait souri à ma répartie.  En lisant distraitement le texte je m’interrogeais sur Tara. Si j’étais le gentils, et lui le démon, qui était-elle ? Une jolie femme, hôtesse de l’air, qui m’amène à discuter avec lui avant de se soustraire pour me laisse affronter l’individu tout en écoutant certainement ce que nous disions… Un Ange. Oui, peut-être un Ange.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Attendre et se souvenir

L'heure passe sur moi, plus lente.

Qu'un lourd charroi sur un chemin.

Je t'attends. Je sais que l'attente

Demeure mon unique gain.

 

Elle ronge l'enfant de Sparte,

Cette heure que mon sang nourrit.

Mais, dès que tu m'auras souri,

Je désirerai que tu partes.

 

Les faibles mains de ma jeunesse

Soutenaient l'amour sans effroi,

Aujourd'hui, qu'obtenir de toi

Qui ne me tue ou ne me blesse ?

 

Mais dans les coussins – vaine proie

Que je n'ai pas su retenir –

Je creuse une place à ma joie

Pour t'attendre et me souvenir.

 

Que je t'attende ou me souvienne,

Alors seulement je t'étreins.

Ta présence mettait un frein

A ma fureur plus que païenne

 

Prends en pitié ces yeux fuyants

Et ces mains qui me demandaient grâce :

Comment te regarder en face,

O dur visage éblouissant !

 

Mais que ton image perdue

Leurre ce cœur mourant de faim !

Mais, où ta chair fut étendue,

Que ma chair attende sa fin !

 

Mieux que dormir, mourir sépare

Et toute chair et tout amour –

Même si l'ami de Lazare

Les ressuscite au dernier jour."

 

La Fenice, ce soir, 22 heures, bal masqué

Ce poème vous ouvrira la porte

 

 

 

 

Chaque lettre dessinée à la plume, la texture du papier me font penser qu’il s’agit là d’un document ancien. Il n’y a pas de signature si ce n’est ces deux lignes d’invitations écrites à la hâte au crayon à papier comme si on me laissait la possibilité de les effacer et de rendre au document toute son originalité.

 

Je porte un verre d'eau à ma bouche tout en essayant de contrôler les tremblements qui agitent ma main.

Je ne peux détacher mon regard de la feuille de papier jaunit où je relis encore et encore ce poème

tentant vainement d'en comprendre le sens. Je cherche et trouve un souvenir caché pas trop loin dans ma mémoire.

 

« Le feu secret », un recueil de poésie de François Mauriac que m’avait donné Gabriel lors d’un dîner dans un restaurant au Mont-St-Michel.

 

Etait-ce là une de ses poésies ?

Comment est-elle arrivée sur la table sans que je ne m'en aperçoive.

 

Etais-je à ce point troublée par cette présence que  j'avais sentie ce matin même dans ma chambre et qui ne m'avait pas quittée tout au long de ma promenade à tel point que je m'étais retournée je ne sais combien de fois jusqu'à ce que lasse de mon attitude j’avais trouvé refuge à la terrasse d'un café.

L'énorme glace qui s'écroulait devant moi dans un piteux mouvement crémeux n'avait pas suffi à me changer les idées.

 

Mais que pouvait-il bien m'arriver ces derniers temps ? Je n'étais plus  moi-même.

J'avais sans doute abusé de mon sommeil et ces nuits masquées avaient peut-être ouvert sans que je m'en rende compte la porte d'un monde de rêve où les personnages entraient et sortaient à leur guise.

 

J'avais fermé les yeux quelques instants pour tenter d'arrêter ce foutu mental qui galopait dans ma tête.

« Reprends-toi, reprends-toi. »

 

Mais quelle idée d'avoir voulu plonger aussi profondément dans la vie de cette femme incroyable qu'avait été Georges Sand. J'avais voulu jouer la passionnata et voilà maintenant qu'elle se jouait de moi.

 

Etait-ce un mal d'aimer la vie et de vouloir la croquer à pleine dent ?

Etait-ce mal de vouloir reconnaître enfin la femme que j’étais ?

Cette éternelle amoureuse du clochard céleste. Cet homme, cet artiste qui refuse tout simplement cette civilisation du vide pour se réinventer son propre monde. Celui qui vit des étoiles. C'est à dire de rien. Voyageur du vent, en perpétuel mouvement avec comme guide le ciel  vivant de poésie, de littérature, de l'air de temps…

Et j'aimais tant danser dans ses bras et écouter sa voix en poésie, ses gestes en musique, ses sentiments en couleur.

 

 

Sa présence. Il se rapproche...

 

Au dessus de ma tête, l’impression d’une caresse légère sur mes cheveux me fait sursauter. J’ouvre les yeux.

Mes voisines de table, deux femmes d'un certain âge me dévisagent curieusement.

 

- Vous avez vu quelqu'un ? Leur demandais-je. 

 

La plus âgée d'entre elles  fait non  de la tête donnant à son énorme menton une rangée de déferlantes graisseuses. Ses yeux globuleux étonnés qui roulent derrière de grosses lunettes roses  clignotent bizarrement.

 

Je bégaie un merci en français puis un excusez-moi en italien tout en faisant de petits gestes répétés de la main au serveur qui semble ne pas me voir.

 

Il finit par venir enfin vers moi, le sourire enjôleur. J’ai même l’impression qu’il m’a fait un clin d’œil.

- Avete vi depositati questa carta sul tavolo dis-je d’une voix sèche.

- Non madame... me répond-il sans le moindre accent italien.

 

 

 

 

Il est bientôt 22 heures.

 

Devant la Fenice se presse une trentaine de personnes. Une majorité de femmes superbement habillées pour la plupart avec des costumes d’époque. De nouveau, j’ai la sensation d’un retour en arrière avec ce même frisson de plaisir et de peur qui me parcourt le dos.

Je n’aurai évidemment pas dû venir mais comme à l’habitude je ne peux endiguer cette curiosité insatiable qui m’a fait annuler et reporter mon départ.

 

Je me mélange au groupe. Je sens les regards sur moi.

Je suis la seule à porter une robe blanche aux broderies irisées et je sais que mes yeux noirs dont j’ai accentué le maquillage brillent dans la blancheur de mon masque comme deux perles noires.

On se tourne autour, on s’observe, on tente de se reconnaître derrière les visages de porcelaines qui semblent rouler leurs éternels airs mélancoliques à la brise fraiche qu’exalte le large.

C’est un peu étrange ce silence de perles et de brillants qui lancent des reflets aigus sur les tissus aux tulles mousseuses qui découvrent leur couleur à la lumière furtive des réverbères.

 

Soudain, les portes de la Fenice s’ouvrent et une déferlante de lumière vient mettre le feu dans ce carnaval de froufrou qui se met en mouvement.

Je reste immobile me laissant chavirer comme une frêle esquisse dans les vagues hautes d’une tempête.

Un personnage habillé en noir des pieds à la tête  vient se poster devant moi. Son masque sombre hésite derrière un nez long et crochu qui semble vouloir à tout instant arraché ma bauta.

 Je ne peux deviner s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.

Il m’invite à le suivre d’un geste gracieux de la main.

J’hésite un instant car les autres  prennent  sans préambule une direction opposée à celle que l’on me propose.

Le personnage m’invite de nouveau à le suivre...


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Comme dans un rêve je voyais la lagune s’approcher de nous, le ciel légèrement voilé, les odeurs diffuses se mélangeant, parfum de terre et d’eau, Venise ville de légende.

 

Sur le vaporetto, les voyageurs tentaient de s’agglutiner vers la proue pour mieux découvrir la ville dans l’eau, puis au fur et à mesure que nous nous en approchions et que nous la contournions, les voyageurs se dispersaient, la tension tombait et les discussions reprenaient.

 

Je regardais le visage de Tara, elle semblait pensive, je me demandais où elle descendrait. Elle me sourit en croisant mon regard. J’hésitais à lui parler, elle devait rejoindre son travail d’hôtesse quelque part, ce n’était pas une touriste,  elle devait avoir l’habitude d’être abordée par tous ces hommes en voyage. Toujours les mêmes questions. Où elle allait ? Dans quel hôtel elle descendrait ?

 

- J’ai une amie qui me loge dans le quartier de l’ancien ghetto, demain j’ai un avion pour New-York. Je reprends mon travail très tôt.

 

Je lui dis que j’avais réservé une chambre à l’hôtel Venezia près le la piazza San Marco, comme c’était la première fois que je venais, j’avais envie d’en profiter comme un vrai touriste.

En définitive, je m’étais rapproché d’elle, le voyage était long, et c’était vraiment idiot de venir à Venise tout seul.

Et bien sûr, c’était  à moi qui faisais fuir les femmes que mon journal proposait de faire un article original sur la ville des amoureux. En tous cas, je faisais mon entrée dans cette ville magique avec une douce hôtesse de l’air. Un bon présage sans doute.

 

Elle ne parlait pas beaucoup mais j’avais l’impression que le temps s’étirait quand elle me racontait avec un léger accent du sud, quelques anecdotes sur Venise, ses vaporetti et les taxis. Peut-être l’effet de son charme.  En peu de temps j’étais arrivé à destination.

 

Je descendis, lui souhaitant un bon vol pour le lendemain. Je lui remis ma carte de visite professionnelle. Elle me sourit me promettant de me téléphoner si elle trouvait un moment entre deux vols.

 

Le trajet entre le débarcadère et l’hôtel fut relativement court et facile à trouver grâce au plan que j’avais imprimé sur internet. C’est vrai que c’était un enchantement, un dépaysement total de circuler dans les ruelles de ce quartier me rapprochant au plus direct de la paroisse de San Zulian. Je découvrais ces vieilles maisons plus ou moins belles, pas très hautes mais bien entretenues et pleines de charme, passant sur un pont de temps à autres pour éviter un petit canal. Je m’étais détourné légèrement sur mon chemin pour ne pas me retrouver sur la place Saint Marc et je me réservais le plaisir de la découvrir plus tard dans la soirée après avoir déposé ma valise à l’hôtel.

 

Après une bonne douche, je m’habillais d’un pantalon blanc un peu large, d’une chemise de même couleur  tout aussi large qui allait dissimuler un peu mon petit ventre naissant. Je me promis de faire un peu attention avec mon alimentation en me regardant dans la glace, c’était la première fois de ma vie que je remarquais mon ventre et je ne n’aimais pas trop cette silhouette.

J’enfilais un blazer  bleu et  je glissais dans ma sacoche le livre de Coelho et la Vita Nova de Dante. Dans le hall, je me dirigeai vers le bar, et je m’assis sur un des tabourets vide à l’écart du peu de monde qui se trouvait là.

 

Je posais les livres sur le comptoir du bar, et j’ouvrais « la solitude du vainqueur » pendant que le barman me servait de l’eau pétillante.

Ce livre me semblait porter un regard très sombre sur le milieu du pouvoir, de l’argent et des ambitions croisées des uns et des autres que le festival de Cannes attirait pour se jouer d’eux en quelque sorte. Même la notion d’Amour semblait sombre et pervertie. Je n’étais pas encore rentré vraiment dans le livre mais c’est le sentiment que j’en avais.

Il y avait un passage que je voulais relire dans lequel il disait que selon des universitaires, 70% des progénitures d’animaux étudiées pouvaient être considérées comme bâtarde pour des espèces qui vivaient en couple.

« On dit que seuls les cygnes sont fidèles, mais même cela, c’est un mensonge. La seule espèce dans la nature qui ne commet pas l’adultère est une amibe, Diplozoon paradoxum. Les deux partenaires se rencontrent quand ils sont encore jeunes, et leurs corps se fondent en un organisme unique. Tout le reste est capable de trahir. »

 

Ce passage m’avait marqué lorsque je l’avais lu tout à l’heure dans l’avion. Même le mot « trahir » me semblait choquant. L’un des personnages avait un problème avec la notion de fidélité et d’infidélité.

Dans mon esprit cela avait retenti comme si l’auteur disait qu’il n’y avait pas de véritable amour ! Et je ne pense pas que cela soit le cas, je connais bien son œuvre. J'ai compris en lisant ces lignes que pour moi l’amour et la fidélité allaient de pair, or aujourd’hui tout le monde dans nos latitudes acceptent que cela ne soit pas vrai. Même les animaux le savent !

 

Je bu d’un trait mon verre et je me levais en rangeant ce livre dans ma sacoche, mais j’hésitais à me séparer de celui de Dante que je gardais à la main. Je me dirigeai vers la sortie, l’esprit songeur.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les projecteurs s'éteignent et je me retrouve quelques secondes dans le noir. Le chant joyeux d'un violon envahit l'espace, puis doucement la salle de théâtre où je me trouve prend forme dans des couleurs pastel qui me rappellent les aurores de l'île de beauté.

 

L'épais rideau qui voile la scène s'ouvre sans un bruit comme le feraient les ailes d'un cygne qui prend son envol et je ne peux m'empêcher de pousser un cri de surprise devant le spectacle qui s'offre à moi.

J'ai l'impression de voir un champ d'étoiles qui s'allume au fur et à mesure que la nuit tombe. D'autres instruments se sont ralliés au violon, l'eau fluide de la flute traversière, les touches claires d'une harpe, le rire profond d'une contrebasse, les trilles joyeux d'un triangle.

La mélodie se transforme en liquide vertige et serpente au rythme de la lumière qui se joue des reflets prismatiques des étoiles, reflets magiques d'objets en cristal comme en on trouve dans les verreries de Murano.

 

J'ai l'impression de me retrouver quelques années en arrière devant un spectacle son et lumière dans les grottes des Canalettes dans les Pyrénées orientales.

Je sens monter en moi cette même force vitale qui me laissait dans les premières minutes les jambes tremblante et dans les yeux, un feu de lumière.

 

Je sursaute devant la coupe de champagne que me présente le personnage vêtu de noir.

- Le dîner sera bientôt servi me dit-il.

- Le dîner ? dis-je surprise mais ma question reste sans réponse. Il a disparu.

 

Je fais pivoter délicatement entre mes doigts le fin pied de la coupe en cristal dans laquelle le liquide d'or vacille ses centaines de minuscules bulles. J'hésite quelques secondes puis je trempe mes lèvres dans le liquide frais et ambré. C'est un délice.

 

Tous mes sens sont en alerte et cette chaleur qui me remplit, me comble comme lorsqu'en moi naît le désir d'écrire.

 

Tout cela me paraît tellement irréel. J'avoue que tout est fait pour me plaire au point que je n'arrive pas même à éprouver la moindre peur ; mieux encore je me sens vraiment bien. Je me laisse enivrer de ce bain musical et lumineux et j'en oublie ce que je suis et le temps qui passe. Un sentiment d'intense intimité m'enveloppe.

Ce moment est pour moi et j'aime déjà la personne qui me le fait vivre.

 

Un rouge profond pénètre maintenant  les objets en cristal. Les instruments se sont soudainement tus et remplacés par les battements profonds d'un instrument à percussion qui se ralentissent comme le ferait un cœur qui va bientôt s'éteindre. Le mien bat en mesure.

 

La lumière faiblit. Les étoiles s'éteignent une à une. Le rideau se ferme.

Je bois quelques gorgées de champagne, le sourire aux lèvres.

 

Qui est derrière toute cette mascarade ?

 

Qui cherche ainsi à me pénétrer ?

 

Un poème de Marc Fontana glisse sur mes lèvres comme un baiser.

 

"Silence des corps dans la pose étrange

suis-je moi tout entier dans mon regard

il ne peut comprendre les formes

que j'habite

qui me dévoilent et me tendent

formes dont la nudité est l'obstacle

d'où vient réfléchie la lumière."

 

Le rideau de nouveau s'envole découvrant  un personnage vêtu de blanc de la tête au pied. La lumière des projecteurs lui donne la luminescence d'un être venu d'ailleurs.

La coupe de champagne glisse de mes doigts, roule sans un bruit sur ma robe et tombe comme une fleur à mes pieds.

 

Les larmes me viennent aux yeux.

 

Qui cherche à me toucher ?

 

J'avais cru ne plus pouvoir aimer, ne plus pouvoir rêver dans ce monde où l'esprit cherche seulement à pénétrer le sens de ce qui le séduit davantage et néglige l'intérêt de ce qui ne le séduit pas sans penser à l'autre.

 

Qui pouvait avoir aujourd'hui encore la capacité de me faire pleurer ?

De joie…

 

Le personnage tend sa main vers moi. J'ai l'impression qu'il est tout près de moi.

Il l'est et je glisse ma main dans la sienne.

 

La lumière se tamise dans des bleus abyssaux et me découvre sur un côté de la scène une table immense dressée avec la plus belle vaisselle qu'il m'ait été donnée de voir.

Le personnage dont j'essaie de capter le regard à l'abri de son masque me fait prendre place à l'extrémité de la table puis va s'asseoir en face de moi. Tout nous sépare, la table, le costume, le masque et pourtant j'ai l'impression que nous nous sommes déjà rencontrés.

 

Le personnage en noir rentre de nouveau en scène et  nous sert à l'un et à l'autre une coupe de champagne.

Les questions se bousculent dans ma bouche mais je n'ose prendre la parole de peur de rompre le charme.

Mon cavalier porte le verre à hauteur de son visage et hoche légèrement la tête comme s'il portait un toast.

 

- A nous murmure-t-il avec un très léger accent italien.

     

Mon cerveau se met en cavale à la recherche d'un visage à mettre sur cette voix mais rien ne vient.

J'en ressens une certaine tristesse, un creux dans le cœur.

 

- Nous nous sommes déjà rencontrés, dis-je d'une voix où perce l'émotion ?

- Oui, dit-il tout simplement.

 

De nouveau, l'entrée en scène du  personnage en noir qui pousse un chariot portant mets raffinés et variés.

 

Il se presse autour de moi mais je ne le vois pas. Toute mon attention est dans ce regard à l'autre bout de la table.

 

- Vous dites que nous nous sommes déjà rencontrés ? Je ne vois pas.

- Il y a longtemps de cela mais en ce temps, ici à Venise.

       

Le personnage en noir m'invite à gouter le plat qu'il vient de me servir.

Mécaniquement, j'obtempère et porte une saveur qui éclate en bouche.


- C'est purement délicieux dis-je en goutant le vin pourpre. Sachez qui que vous soyez monsieur, que votre geste me va droit au cœur et que de mes gouts vous jouez à merveille cependant votre voix ne me rappelle rien.

       

Je me surprends de cette longue phrase récitée comme une réplique théâtrale.

 

L'homme ange se lève et vient vers moi.

 

- J'ai quelque chose qui vous appartient, dit-il en déposant près de mon assiette un coffret en bois laqué.

      

J'enlève un gant et caresse la surface de l'objet. Sous mes doigts se dessinent les courbes d'une jeune fille allongée nu sous un arbre.

 

Une clé que je tourne ; dans son écrin en velours noir, un hippocampe en cristal.

 

Je suis incapable de faire un seul mouvement. Je connais cet objet. Je l'ai regardé des dizaines de fois lorsqu'en visite à Murano, j'allais dans cette boutique où les meilleurs verriers de Venise exposent leur création sans prix, hors de prix.

 

- Cet objet est à vous. Je vous le donne dit l'homme. Il prend l'hippocampe et le dépose dans ma main.

L'objet est plus lourd qu'il n'y parait malgré la finesse de ses formes.

 

- Je ne peux accepter un tel présent dis-je en reposant l'objet dans son écrin. Je ne comprends pas.

       

- Il n'y a rien à comprendre. Cet objet est de ma création et je vous ai vu plusieurs fois en contemplation devant.  C'est avec vous que je veux qu'il soit.

Je m'appelle Marc Vernetti. Verrier à mes heures, écrivain à toutes heures.

 

 

 

 

 

 

 


(à suivre dans Roman à deux voix -2)

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

Par gabriel - Publié dans : Roman à deux voix - Communauté : SPIRITUALITE - SAGESSE
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