Gab
Victor écrivait debout devant son écritoire. Il appelait ainsi de tout son cœur la douce inspiration
qui l'envahissait immanquablement de ses milles reflets dorés.
Il aimait particulièrement cet appartement de la place des Vosges traversé par une ligne d'or.
Il aimait particulièrement le doux parfum qui annonçait, Juliette, ton apparition.
O mon ange! J'ai retrouvé ce soir l'un de tes visages.
Mon cœur s'émerveille encore, le souffle coupé, lorsque tu apparais pour la première fois, ce soir là.
"Mon âme à ton cœur s'est donnée"
Comment partager ce trésor, alors que tu te caches dans l'oubli de ton cœur.
"Femme admirable! elle m'aime! je l'aime! Cinquante ans d'amour. Nous nous reverrons dans la vie future." (Victor Hugo,
11 mai 1884, un an après la mort de Juliette)
Mardi gras - 20 février (1849) Tu as raison, ce jour-ci est aussi un doux et charmant anniversaire.
Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait, il pleuvait à verse, les Masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec
de grands cris et inondaient le Boulevard du Temple. Ils étaient ivres et moi aussi ; eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le
cœur.
Je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectres de la joie morte, fantômes de l’orgie éteinte, je te voyais, toi douce ombre rayonnante dans
la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, et ton sourire aussi enivrant que tes baisers.
O matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel radieuse et ardente dans mon âme ! Souvenir ! Tout cela me revient en ce moment, au milieu, de cette autre
foule de masques qu’on appelle l’Assemblée Nationale, et qui, eux aussi, sont des fantômes.
Je t’écris comme je te parlerais, au hasard, mais sûr de ne rien tirer de mon cœur, ô mon doux ange, qui ne soit de l’amour. Je t’envoie toute mon âme
pour remplir tes rêves de cette nuit.
Enveloppe adressée à : Madame Drouet, 35 ou 37 Cité Rodier, (prolongement de la rue Nve Coquenard)
04 juillet 1834. Juliette.
"A mon bien-aimé.
Ici
mille baisers.
Mon bien-aimé Victor, Je suis encore tout émue de notre soirée d'hier ; à défaut d'amie et de cœur qui me comprenne et dans lequel je pourrais verser le
trop-plein de mon bonheur, je t'écris ceci "qu'hier 3 juillet 1834, à dix heures et demie du soir, dans l'auberge de l'Ecu de France à Jouy, moi, Juliette, j'ai été la plus heureuse et la plus
fière des femmes de ce monde, je déclare encore que jusque-là je n'avais pas senti dans toute sa plénitude le bonheur de t'aimer et d'être aimée de toi. "
Cette lettre qui a toute la forme d'un procès-verbal est en effet un acte qui constate l'état de mon cœur. Cet acte, fait aujourd'hui, doit servir pour
tout le reste de ma vie dans le monde ; le jour, l'heure et la minute où il me sera représenté, je m'engage à remettre ledit cœur dans le même état
où il est aujourd'hui, c'est-à-dire rempli d'un seul amour qui est le tien et d'une seule pensée qui est la tienne.
Fait à Paris, le 4 juillet 1834, à 3 heures de l'après-midi.
Juliette.
0nt signé pour témoin les mille baisers dont j'ai couvert cette
lettre."