Gab
Très tôt le matin je quitte l’hôtel. Un
dernier regard vers la chambre des filles qui dorment encore à cette heure là, et je descends l’escalier abrupt qui me conduit vers le hall d’accueil. Je franchis la porte massive de
l’établissement, et je me trouve dans un autre monde, loin de mon cœur, dans le froid du matin.
Il me faut un café bien chaud. En traversant Pampelune je croise les lève-tôt de la ville qui se rendent à leurs occupations. Des échanges de regards,
de sourires. C’est à la sortie de la ville que je trouve un café ouvert.
Le chemin est facile sur ce tronçon, la sierra Del Perdon à traverser. La route grimpe et traverse des villages garnis abondamment de fontaines où
l’on s’abreuve bien volontiers ; la chaleur s’installant pour nous faire oublier nos rêves, nos espoirs d’un monde meilleur. La sierra du Pardon. Le pardon. Qu’est-ce que ça peut foutre,
qu’est-ce que ça peut faire !
Sur le chemin je trouve une pierre noire avec l’emplacement pour mes doigts déjà creusés sur un côté. Je la serre très fort et je lui demande de me
retirer cette tristesse. Je la garde un moment en main, puis en sortant de cette colline, je la redépose sur l’herbe.
Le refuge de Puente la Reina se trouve près d’une commanderie templière. Le crucifix de cette église est imposant, et sa forme rappelle la rune Eolh. Il semble y régner une énergie très dense
vers le cœur de l’église.
En me déchaussant, je constate que mes petits orteils ont beaucoup soufferts au point où la peau gonflée recouvre l’ongle des deux orteils. Je m’informe pour une consultation médicale sur la
ville.
Le dispensaire n’est pas très loin du refuge. Une femme de ménage s’interrompt dans sa tâche pour me dire de patienter, que l’infirmière ne devrait pas tarder, puis elle reprend sa
serpillère.
Peu de temps après, un jeune médecin et une infirmière examinent mes pieds. Le médecin me dit qu’il n’a jamais vu de pieds dans un tel état. Il me demande avec tact mais avec une certaine fermeté
d’arrêter de marcher. Je risque de perdre mes deux orteils si je poursuis. Je dois appliquer un désinfectant, une gaze et un sparadrap jusqu’à ce que ma peau dégonfle.
C’est un choc. Je suis désespéré, j’ai envie de pleurer.
Je me rends compte que ce chemin a créé en quatre jours une dépendance aussi importante qu’une drogue. Cette fraternité, ces mystères - l’on se sent si proche des pierres, de la nature, de la
Mère Terre.
Fort à l’extérieur, tendre et humble au-dedans. La vraie humilité en harmonie avec ce monde.
Les contacts humains sont simples et chaleureux, sans parler de l’attention à l’autre. Avec certains, la conversation porte sur les pieds et la chaleur, avec d’autres il est plus question de
spiritualité, de rires et d’amour.
En même temps je me dis que le chemin continue de façon différente. Toujours l’imprévu. Se laisser guider par le chemin, qui te donne ce qu’il te
faut, ce dont tu as besoin… et non, ce que tu as prévu, ce que tu penses être bien pour toi.
C’est un moment important, quand nous ne maîtrisons plus rien et que nous sentons que l’on nous guide vers autre chose.
L’inattendu.
Sur le chemin un homme corpulent, la trentaine, les cheveux longs, la barbe, s’adresse à moi. Il a l’air complètement saoul.
Il me serre la main et me dit « tu es quelqu’un de bien. Pourquoi tu fais cette tête ? Ne sois pas triste. Sois heureux ! »
Je scrute ses yeux en cherchant à savoir qui me parle à travers lui. Je le remercie, et je le serre dans mes bras. Après cette étreinte, il se dégage, me regarde un peu ahuri, répète "sea feliz"
puis reprend son chemin en titubant.